Ah ! Cette femme, quel tempérament ! Je garde en souvenir de Mademoiselle Montansier un médaillon que vous pouvez admirer au foyer : regardez-la bien et vous aurez tôt fait de vous laisser captiver, comme moi, comme toute une époque, par le sourire enjoleur de cette charmante personne ! Sous son air frivole, son regard pétillant, comment peut-on imaginer que la Montansier a traversé les régimes de cette période chahutée sans presqu’aucun dommage et surtout en femme d’affaires redoutable. Reine du théâtre, amie de Marie-Antoinette et de Bonaparte : Elle reste l’un des noms les plus importants du théâtre français alors que rien ne l’y prédisposait.
Marguerite Brunet est née à Bayonne en 1730. Orpheline très jeune, elle est placée chez les Ursulines de Bordeaux où elle reçoit une solide instruction. Son éducation terminée, elle s’installe à Paris chez une tante par alliance, Madame Montansier, marchande de mode et… lui emprunte son nom qu’elle trouve plus aristocratique que le sien. Dans la boutique, son charme opère vite, un Monsieur la remarque et l’entraine aux Iles, dont elle revient à l’âge de 24 ans, toute seule, ou plutôt, accompagnée de deux laquais et d’un fort bel équipage.
Sa vie mondaine, enfin semi-mondaine, commence. Elle reçoit beaucoup… de messieurs, dans son appartement de la rue Saint Honoré, jusqu’au jour où elle rencontre un certain de Neuville, superbe garçon, de 6 ans son cadet, sot, vaniteux, coureur, dont elle tombe éperdument amoureuse. De Neuville est comédien, la Montansier obtient pour lui le privilège du Théâtre de Rouen, puis pour elle-même celui du Théâtre de Nantes avant qu’un de ses admirateurs, lui offre la direction d’un théâtre à Versailles. C’est là qu’elle fait la connaissance de Marie-Antoinette, alors dauphine, et que nait une amitié qui fera couler beaucoup d’encre.
Forte de ses soutiens, elle se fait bâtir un autre théâtre à Versailles (aujourd’hui, Théâtre Montansier) qu’on inaugure le 18 novembre 1777 en présence de Louis XVI et de Marie-Antoinette. Puis, elle devient, par privilège royal, directrice des théâtres de Versailles, Fontainebleau, Saint Cloud, Marly, Compiègne, Haute et Basse-Normandie, et « autres villes », officiellement chargée d’organiser les « spectacles, bals et fêtes à la suite de la Cour. »
Aussi quand elle me rachète, moi modeste Théâtre des Beaujolais, en juin 1789, devançant de quelques mois la Cour qui s’installe aux Tuileries pour cause de Révolution, elle jouit déjà du titre de Directrice de tous les spectacles à la suite de la Cour !
La période est troublée, mais les parisiens, entre deux barricades, courent au spectacle, comme on le chansonne dans un vaudeville :
« N’a-t-on pas vu ce peuple enfin Subsistant comme par miracle Pendant le jour mourir de faim Et le soir courir au spectacle ? »
La Montansier a déjà 60 ans, mais directrice avertie, elle sait trouver les auteurs et les interprêtes qui enchantent ce public en mal de plaisir et de légèreté. Elle propose des opéras-comiques et des comédies aux titres évocateurs, comme Le Sourd ou l’Auberge pleine de Desforges qui est jouée plus de 200 fois !
On vient applaudir au Théâtre Montansier les plus grandes vedettes du temps : Thomassin, Lacaille, Bonnet, Ferrière et surtout Baptiste Cadet qui a pour partenaire dans Le Désespoir de Jocrisse de Dorvigny, celle qui allait devenir « toute la comédie de son temps. », la fameuse Mademoiselle Mars, alors âgée de douze ans !
La Montansier La Montansier peut alors se permettre de réaliser le rêve de tout directeur de théâtre quand sa salle devient trop petite pour accueillir la foule qui s’y presse : nous fermons pour que je sois agrandi et embelli, en d’autres termes, digne du succès. En même temps, elle achète un terrain situé en face de la Bibliothèque Nationale et y fait construire un autre somptueux théâtre qui ouvre en 1793 sous le nom de Théâtre National.
L’infatigable activité et le succès de la Montansier suscitent haines et jalousies. Son salon, au-dessus du café de Chartres (aujourd’hui le Grand Véfour) est fréquenté par toutes les célébrités de l’époque. On affirme y avoir vu dans la même soirée, entre autres, Barras, le père Duchêne, le duc de Lauzun, Robespierre, Saint-Georges, Danton, le duc d’Orléans… Ce n’est plus un salon, c’est l’annexe de la Chambre des Députés ! Les ennuis commencent…
La Montansier se voit accuser de conspiration contre le Gouvernement Révolutionnaire et de recel d’armes. Elle est arrêtée le 15 novembre 1793 avec son cher de Neuville, et est emprisonnée tandis que la Reine, son amie, est guillotinée. On donne son Théâtre National à la troupe de l’Opéra et je deviens le Théâtre du Péristyle du Jardin Egalité, sur mes planches se succèdent des pièces révolutionnaires comme La Carmagnole de Chambéry de Dorvigny ou Le Compagnon révolutionnaire de Valmont !
La Montansier, libérée après dix mois de détention, grâce au long mémoire justificatif qu’elle a patiemment rédigé, je redeviens le lieu de rendez-vous de toute la jeunesse et attire de charmantes jeunes personnes dont l’activité, vieille comme le monde, a plus enrichi, je l’avoue, mes caisses que mon répertoire. Pardonnez-moi, mes amis, mais les temps étaient difficiles…
En 1798, ma chère demoiselle Montansier abandonne la direction de son théâtre et un an plus tard, âgée de 69 ans, cette femme d’affaires redoutable montre qu’elle a toujours un coeur de midinette en épousant, enfin, son cher de Neuville.
Elle fera néanmoins une courte réapparition à ma direction, quand je suis fermé par Fouché, fidèle ministre d’un Empire qui se veut vertueux et bien pensant et d’un Empereur, admirateur de la grande tragédie personnifiée par Talma. L’infatigable Montansier sort de sa retraite et obtient de Napoléon, qu’elle avait bien connu alors qu’il n’était que Bonaparte, l’autorisation de construire un nouveau théâtre, boulevard Montmartre, l’actuel Théâtre des Variétés. Mais, moi-même étant interdit de comédies, je suis successivement loué à des acrobates et autres funambules. En 1809, Les Chiens incomparables s’emparent de ma scène, les vedettes de ces grands moments de théâtre se nomment : Médor, Turc, Azor, Diane qui donnent de véritables tragédies. Ces artistes-là n’ont pas fait beaucoup d’ombre à la Comédie Française ! La Montansier tente une fois encore de me sauver et, louvoyant avec les interdictions du Ministre de la Police, produit des petites pièces jouées par deux ou trois personnes. Mais cette façon un peu sournoise de me redonner ma destination véritable de théâtre n’est pas du goût des autorités qui me font définitivement fermer en mai 1812.
Je deviens alors Le Café de la Paix, on y boit des bocks de bière devant une scène maintenant vouée aux attractions les plus diverses… Des années sombres pour un théâtre, croyez-moi !
Le Café de la Paix ferme vers 1820, tandis que la Montansier poursuit une vieillesse active, jamais à cours de ressources, elle fonde à la fin de sa vie une maison de fards et de produits de beauté, sous l’enseigne de la « Veuve Marguerite, dite Dubuisson, fabricante de rouge végétal, blanc de perle, crépons, couleur fine d’Espagne sur papier rose, en tasses et sur assiettes ». Dubuisson est le nom d’un très ancien amant, connu à Saint Domingue en 1750… Un coeur de midinette, je vous dis ! Le 13 juillet 1820, à 90 ans, cette grande figure du théâtre français qui a connu Louis XV, Louis XVI, la Révolution, l’Empire, la Restauration, les Cent-Jours, Louis XVIII, fait construire quatre théâtres, et en a dirigé vingt, disparaît oubliée de tous, sauf de ses créanciers. Je perds mon ange gardien, c’est la fermeture.